Écoles chinoises

Baguazhang, le Livre des Mutations en mouvement

Au XIXe siècle à Pékin, un eunuque du palais impérial transmit un art martial sans posture fixe ni ligne droite. Ses adeptes tournent en cercle jusqu'à ce que la marche elle-même devienne technique, et ses huit paumes fondamentales répondent aux huit trigrammes, de sorte que la doctrine ne s'écrit pas mais s'exécute par le corps.

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Les branches et leurs éléments

Dong Haichuan enseignait différemment à chaque élève selon ses acquis, si bien que l'art s'est divisé en styles distincts en une seule génération. Voici les principales lignées et leurs pratiques communes.

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La marche en cercle

Chine À partir du XIXe siècle

Le socle de tout l'édifice. Le pratiquant marche en continu le long d'un cercle, le buste tourné vers le centre, changeant de direction sans briser le pas. Les débutants tournent pendant des mois avant d'apprendre la moindre technique, et la pratique avancée demeure pour l'essentiel cette même marche.

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Les huit paumes mères

Chine XIXe siècle

Huit postures ou changements fondamentaux, un pour chaque trigramme, dont dérive tout le reste du système. Les styles divergent sur leurs dénominations et leur ordre, mais la correspondance entre les huit paumes et les huit trigrammes leur est commune à tous.

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Les soixante-quatre paumes

Chine XIXe au XXe siècle

En combinant les huit changements avec huit variations, on obtient soixante-quatre techniques correspondant aux hexagrammes. Le système de Gao Yisheng formalise cette structure avec le plus de netteté, en associant les paumes circulaires du Ciel antérieur à soixante-quatre applications linéaires du Ciel postérieur.

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Le style Yin

Pékin À partir des années 1860

La lignée de Yin Fu, caractérisée par une paume en langue de bœuf plus plate, des frappes percutantes et un jeu de jambes rapide. Garde du corps dans la Cité interdite, Yin Fu a laissé un style d'une franchise martiale que les branches ultérieures ont eu tendance à adoucir.

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Le style Cheng

Pékin À partir des années 1870

La lignée de Cheng Tinghua, la plus répandue aujourd'hui, qui emploie la paume en griffes de dragon et met l'accent sur les projections, les enroulements et les transformations continues. Lunetier de métier, Cheng enseigna largement hors du cadre aristocratique du palais.

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Le style Liang

Pékin À partir des années 1870

Liang Zhenpu était le plus jeune disciple de Dong, et sa lignée conserve des techniques recueillies auprès de plusieurs de ses aînés. Elle est réputée pour son cursus méthodique et pour avoir formé des maîtres influents du Pékin du XXe siècle.

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Le style Gao

Tianjin Début du XXe siècle

Gao Yisheng réorganisa la transmission Cheng en un système méthodique à deux niveaux : les paumes circulaires du Ciel antérieur pour forger le corps, et soixante-quatre paumes linéaires du Ciel postérieur pour l'application martiale. Largement pratiqué à Tianjin, à Taïwan et en Occident.

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La famille des arts internes

Chine À partir de la fin du XIXe siècle

Le Baguazhang, le Xingyiquan et le Taijiquan en vinrent à être regroupés sous le nom d'arts martiaux internes, partageant un vocabulaire fondé sur l'intention, le relâchement et la puissance connectée du corps entier. À Pékin, les maîtres de Bagua et de Xingyi conclurent un pacte de non-agression et s'engagèrent à instruire mutuellement leurs disciples.

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Les armes

Chine À partir du XIXe siècle

Les couteaux en cornes de cerf, emblématiques de l'art, ainsi que l'épée droite, le sabre, la lance et le grand sabre lourd propre au Bagua. Le travail des armes obéit aux mêmes déplacements circulaires, et les cornes de cerf prolongent presque mot pour mot les changements de paume.

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Travail postural et respiratoire

Chine À partir du XIXe siècle

Les postures statiques et les méthodes respiratoires soutiennent la marche, et nombre de lignées y voient la passerelle entre pratique martiale et ascèse taoïste. Le recoupement avec l'alchimie interne existe bel et bien, mais varie sensiblement selon les enseignants.

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L'énigme des origines taoïstes

Chine Débat historique

La tradition rapporte que Dong Haichuan aurait appris la marche en cercle auprès d'ermites taoïstes dans les montagnes, et les rituels de circumambulation existent effectivement dans le taoïsme. Ce lien historique reste plausible mais indémontrable, demeurant l'interrogation majeure de l'art.

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Le Baguazhang de compétition

Chine et international À partir des années 1950

Conçus pour les compétitions de wushu moderne, ces enchaînements standardisés mettent l'accent sur la souplesse, la vitesse et le spectaculaire. Ils préservent les formes tout en délaissant largement l'efficacité martiale, et constituent souvent le premier contact du grand public avec la discipline.

Les maîtres

Le fondateur, la première génération qui fit de son enseignement des styles reconnus, et les figures du XXe siècle qui l'ont consigné par écrit et diffusé hors de Chine.

Dong Haichuan

vers 1797–1882 Hebei et Pékin

Le fondateur, qui servit comme eunuque au sein de la maison d'un prince Qing et ne commença à enseigner publiquement à Pékin que dans la soixantaine. Il instruisait chaque élève différemment selon ses aptitudes préalables, raison pour laquelle l'art s'est divisé en plusieurs styles presque d'emblée.

Yin Fu

1840–1909 Pékin

Le plus ancien disciple majeur de Dong. Ancien marchand ambulant devenu garde impérial, il aurait enseigné aux membres de la maison de l'impératrice douairière Cixi. Son style est le plus tranchant et le plus percutant des grandes branches.

Cheng Tinghua

1848–1900 Pékin

Lunetier de profession, il fut le transmetteur le plus prolifique de Dong et fonda la branche la plus largement diffusée. Sa mort tragique, abattu par des soldats allemands lors de la révolte des Boxers, mit un terme précoce à la première génération de l'art.

Liang Zhenpu

1863–1932 Pékin

Le plus jeune des disciples directs de Dong. Il continua à se former auprès de ses aînés après la disparition du fondateur, préservant ainsi un cursus particulièrement vaste. Ses propres élèves ont profondément marqué le Baguazhang pékinois tout au long du XXe siècle.

Shi Jidong

1837–1909 Pékin

Sellier de métier et disciple de la première heure, dont la lignée est renommée pour son travail de jambes singulier et pour les méthodes d'entraînement au poteau conservées par ses continuateurs.

Song Changrong

années 1840–1900 Pékin

Surnommé « Song aux étoffes fleuries » en raison de son métier de marchand de tissus, il compta parmi les tout premiers disciples. Sa lignée perpétue des techniques de paume qui se distinguent nettement des courants majoritaires Yin et Cheng.

Gao Yisheng

1866–1951 Tianjin

Il réorganisa son apprentissage en un système articulé entre Ciel antérieur et Ciel postérieur, offrant à l'art sa structure la plus claire en soixante-quatre techniques. Son enseignement s'est largement diffusé et reste très vivant à Taïwan et en Occident.

Sun Lutang

1860–1933 Hebei

Maître accompli de Xingyi, de Bagua et de Taiji, il publia les premiers ouvrages de référence sur ces trois disciplines, soutenant qu'elles procédaient d'un même principe intérieur. Ses écrits ont forgé la catégorie moderne des arts martiaux internes.

Cheng Youlong

1875–1928 Pékin

Fils de Cheng Tinghua et transmetteur essentiel du système paternel, il fut très actif dans les cercles martiaux de Pékin sous la République, à une époque de réorganisation et de publication ouverte des traditions martiales.

Fu Zhensong

1872–1953 Guangdong

L'un des « cinq tigres du Nord » envoyés enseigner dans le Sud dans les années 1920. Il fonda à Canton une lignée originale de Bagua, combinée avec le Taiji et le Xingyi, que sa famille transmet encore aujourd'hui.

Jiang Rongqiao

1891–1974 Hebei

Auteur prolifique sous l'ère républicaine, il conçut un cursus synthétique de Baguazhang qui servit de référence à de nombreuses formes standardisées ultérieures. Ses manuels ont largement contribué à rendre l'art accessible hors des filiations traditionnelles fermées.

Wang Shujin

1904–1981 Taïwan et Japon

Il introduisit le Bagua et le Xingyi à Taïwan puis au Japon, où il enseigna intensivement. Comptant parmi les premiers maîtres à former sérieusement des élèves non chinois, il fut un passeur déterminant de l'art vers le monde occidental.

Un art sans ligne droite

Le Baguazhang est l'art martial chinois le plus immédiatement reconnaissable, car ses pratiquants passent le plus clair de leur entraînement à marcher en cercle. L'élève parcourt sans cesse le périmètre d'un cercle de quelques pas, le buste vrillé vers le centre, les bras figés dans une posture définie, et change de direction à intervalles réguliers sans briser son pas. Les débutants ne font souvent rien d'autre pendant des mois.

La raison n'est pas l'endurance. Marcher continuellement en cercle forge une relation particulière entre les pieds, les hanches et la colonne vertébrale : le corps pivote sans cesse et ne se présente jamais de face. De ce principe fondamental découle la tactique distinctive de l'art : au lieu de heurter la force de front, le pratiquant la contourne et surgit sous un angle où la structure de l'adversaire est déjà compromise.

Son nom signifie « paume des huit trigrammes », et cette formule n'a rien de décoratif. Les huit changements essentiels, d'ordinaire appelés paumes mères, correspondent aux huit trigrammes. En les associant à huit variations, on obtient soixante-quatre techniques répondant aux soixante-quatre hexagrammes. La théorie du Livre des Mutations n'est pas ici un commentaire textuel, mais le programme technique lui-même.

Dong Haichuan

L'histoire de la discipline débute abruptement avec un seul homme dans le Pékin du XIXe siècle. Originaire du Hebei, Dong Haichuan fut eunuque dans la maison d'un prince Qing et ne commença à enseigner publiquement que dans sa soixantaine. Avant cela, les documents historiques sont rares et les anecdotes foisonnent.

La tradition la plus répandue affirme qu'il apprit la marche en cercle auprès d'ermites taoïstes dans les montagnes du Sud. Les pratiques de circumambulation existent bel et bien dans la liturgie taoïste, de sorte que l'anecdote n'est pas invraisemblable, mais aucune preuve indépendante ne l'atteste et la question reste ouverte. Ce qui est certain, c'est qu'aucun art similaire n'est attesté avant lui, et qu'il enseigna à Pékin des environs de 1860 jusqu'à sa disparition en 1882.

Sa méthode pédagogique éclaire la partition immédiate de l'art. Dong n'accueillait que des élèves possédant déjà un bagage martial consistant, et il montrait à chacun comment appliquer la marche en cercle et les changements de paume à ce qu'il savait déjà faire. Yin Fu, issu des écoles de percussion, forgea un style percutant ; Cheng Tinghua, lutteur chevronné, engendra un style axé sur les projections et les saisies. En l'espace d'une seule génération, l'art donna naissance à des styles distincts plutôt qu'à un système unique, et cette diversité découlait d'un dessein délibéré.

Les branches principales

Le style Yin, fondé par Yin Fu, se distingue par une paume plate dite en langue de bœuf, un jeu de jambes rapide et des frappes percutantes et directes. Yin assurait la garde de la Cité interdite et enseigna, dit-on, au sein de la famille impériale.

Le style Cheng, issu de Cheng Tinghua, est de nos jours le plus largement pratiqué. Il emploie la paume en griffes de dragon et met en avant les projections, les torsions et le mouvement perpétuel. Cheng enseignait librement hors du palais, ce qui explique pour une large part la diffusion de sa lignée. Il trouva la mort sous les balles de soldats allemands à Pékin lors de la révolte des Boxers en 1900.

Le style Liang, transmis par Liang Zhenpu, le plus jeune disciple de Dong, préserve un cursus exceptionnellement vaste, car Liang continua à se former auprès de ses condisciples plus âgés après la mort du maître. Les styles Shi et Song conservent pour leur part un travail de paume et de pas bien particulier. Enfin, le style Gao, développé à Tianjin par Gao Yisheng, réorganisa l'héritage de Cheng en une structure méthodique à deux niveaux : des paumes circulaires du Ciel antérieur pour forger le corps, et soixante-quatre paumes linéaires du Ciel postérieur pour l'application au combat. C'est l'adaptation la plus méthodique des hexagrammes en techniques martiales que l'art ait produite.

Les arts martiaux internes

Dès le début du XXe siècle, le Baguazhang fut rattaché au Xingyiquan et au Taijiquan au sein de la famille des arts internes, une classification largement redevable à Sun Lutang, qui s'entraîna dans les trois voies et publia les premiers traités approfondis sur chacune d'elles. Il défendait l'idée que ces trois disciplines partagent un même principe intérieur traduit de façons diverses : une force produite par la connexion unifiée du corps et par l'intention, plutôt que par l'effort musculaire isolé.

À Pékin, les adeptes de Bagua et de Xingyi allèrent plus loin en concluant une alliance formelle, convenant de ne pas rivaliser et d'enseigner aux disciples de l'autre école. Les deux styles s'opposent pourtant presque tactiquement, le Xingyi fonçant tout droit avec vigueur quand le Bagua esquive en décrivant un arc de cercle. Leurs pratiquants les regardent de longue date comme les deux volets complémentaires d'une formation complète.

Le rôle concret des trigrammes

Il convient de mesurer avec exactitude le rôle réel joué ici par la théorie. La correspondance entre huit paumes et huit trigrammes est commune à l'ensemble des branches, et l'agencement en soixante-quatre techniques est explicite dans le style Gao. Chaque paume se rattache aux attributs de son trigramme : un changement associé à Kan se déploie comme l'eau, tandis qu'un autre lié à Gen s'immobilise comme une montagne.

On débat encore pour savoir si l'assignation des trigrammes a précédé la pratique ou si elle a été ajustée a posteriori, et la stricte vérité historique est que la première génération n'a presque rien consigné par écrit. Ce que l'on peut affirmer, c'est qu'un adepte de Baguazhang tournant en cercle et enchaînant les transformations de paume concrétise une cosmologie du changement perpétuel au lieu de simplement en lire le texte. De toutes les appropriations du Livre des Mutations, c'est la seule où le corps même du pratiquant met en scène la doctrine.

L'art aujourd'hui

Le Baguazhang subsiste aujourd'hui sous trois formes qui se chevauchent imparfaitement. L'enseignement traditionnel de lignée se perpétue à Pékin, à Tianjin, à Taïwan et dans la diaspora, conservant la méthode martiale partout où les maîtres ont choisi de la préserver. Les enchaînements standardisés créés pour la compétition de wushu moderne en retiennent les lignes extérieures tout en délaissant le combat. Enfin, une pratique axée sur la santé s'est développée autour de la marche en cercle et de la posture statique, fondée sur l'idée très raisonnable que le cercle fait du bien au corps, quelle que soit la finalité qu'on lui prête.

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