La réception occidentale
Un jésuite à Pékin fit parvenir à Leibniz un diagramme des soixante-quatre hexagrammes, et le philosophe y reconnut sa propre arithmétique binaire. Deux siècles et demi plus tard, le même livre devenait un succès de librairie à San Francisco. Rares sont les textes que la traduction a autant transformés.
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Les courants
Chaque génération y a lu un livre différent : preuve de la Révélation chrétienne, curiosité de logique orientale, instrument psychologique, oracle contre-culturel, puis document de l'âge du bronze.
Figurisme jésuite
Une minorité de missionnaires jésuites affirma que les classiques chinois conservaient la mémoire altérée de la Révélation biblique et chercha dans les hexagrammes la trace des patriarches. Rome désapprouva l'initiative, qui permit néanmoins la première étude européenne approfondie du texte.
Arithmétique binaire
Joachim Bouvet fit parvenir à Leibniz la disposition des soixante-quatre hexagrammes attribuée à Fuxi. Leibniz comprit qu'en lisant les traits brisés comme des zéros et les traits pleins comme des uns, on obtenait dans l'ordre les nombres de zéro à soixante-trois. Il y vit une confirmation antique de son propre système.
Les premières traductions
La version de Thomas McClatchie en 1876 et celle de James Legge en 1882 pour la collection Sacred Books of the East livrèrent le texte intégral en anglais. Legge trouvait l'ouvrage rébarbatif et ne s'en cacha point, ce qui se ressent dans sa traduction.
L'édition Wilhelm-Baynes
La traduction allemande de Richard Wilhelm, élaborée avec le lettré Lao Naixuan, fut transposée en anglais par Cary F. Baynes avec une préface de Carl Gustav Jung. Devenue la référence en Occident, elle a façonné la perception que la plupart des lecteurs occidentaux ont de l'ouvrage.
Synchronicité
Le principe de connexion acausale proposé par Jung, formulé en partie pour expliquer ce qu'il constatait en consultant les Mutations. Ce concept offrit aux lecteurs occidentaux une grille de lecture pour aborder l'oracle avec sérieux sans adhérer à la divination traditionnelle.
Les opérations de hasard dans l'art
John Cage recourut au tirage des hexagrammes pour déterminer les hauteurs, durées et dynamiques dans Music of Changes et de nombreuses œuvres ultérieures, transformant le livre en outil de composition et influençant toute une génération d'artistes et de chorégraphes.
Le Yi Jing dans la littérature
Philip K. Dick consulta l'oracle pour écrire Le Maître du Haut Château, roman où les personnages l'interrogent également. Hermann Hesse, Jorge Luis Borges et bien d'autres s'en imprégnèrent, au point d'en faire un motif familier de la fiction d'après-guerre.
La contre-culture
L'édition Wilhelm-Baynes se vendit à une échelle spectaculaire auprès d'un public étranger à la sinologie, s'imposant aux côtés du zen, du védanta et du psychédélisme. L'engouement occidental pour l'ouvrage remonte pour l'essentiel à cette époque.
L'occultisme occidental
Aleister Crowley fit des Mutations son oracle de prédilection pendant des décennies et tenta de relier les hexagrammes à l'Arbre de Vie kabbalistique, une assimilation qui se perpétue dans certains cercles de l'ésotérisme occidental.
L'analogie du code génétique
L'existence de soixante-quatre hexagrammes et de soixante-quatre codons dans l'ADN suscita toute une littérature faisant correspondre les deux systèmes. Cette comparaison relève de la numérologie plutôt que de la biologie, mais elle demeure suffisamment tenace pour qu'il faille le préciser.
Les découvertes de manuscrits
Les manuscrits sur soie de Mawangdui et les découvertes ultérieures à Guodian ont mis au jour des versions plus anciennes présentant un ordre différent des hexagrammes et des variantes textuelles, bouleversant les connaissances sur la genèse de l'œuvre.
Le tournant historique
Richard Rutt, Edward Shaughnessy, Richard J. Smith et d'autres abordèrent le Zhouyi comme un registre divinatoire de l'âge du bronze plutôt que comme un recueil de sagesse, produisant des traductions fort éloignées de celle de Wilhelm.
Les figures
Des missionnaires, des mathématiciens, des traducteurs, un psychologue, des artistes qui en ont fait une méthode de travail et des sinologues qui l'ont ramené à ses origines.
Joachim Bouvet
Missionnaire jésuite et mathématicien à la cour de l'empereur Kangxi, figure de proue du figurisme. Il correspondit longuement avec Leibniz et lui envoya le diagramme des hexagrammes à l'origine de son intuition sur le binaire.
Gottfried Wilhelm Leibniz
Avait déjà élaboré l'arithmétique binaire lorsque le diagramme de Bouvet lui parvint en 1701. Il interpréta l'ordre attribué à Fuxi comme une confirmation antique indépendante et publia ses réflexions, offrant aux Mutations leur première assise dans l'histoire intellectuelle européenne.
Thomas McClatchie
Missionnaire anglican auteur de la première traduction intégrale en anglais en 1876, qu'il aborda sous l'angle de la mythologie comparée. Très critiquée par Legge, elle n'est plus lue aujourd'hui que comme une curiosité historique.
James Legge
L'éminent traducteur victorien des classiques chinois, dont le Yi King de 1882 parut dans la collection Sacred Books of the East. Il travailla avec rigueur sur un texte qu'il jugeait déroutant, et sa version demeure précieuse pour sa fidélité littérale.
Lao Naixuan
Le lettré chinois qui enseigna les Mutations à Richard Wilhelm durant plusieurs années, étudiant le texte avec lui ligne après ligne. La traduction de Wilhelm reflète tout autant cet enseignement que ses propres recherches savantes.
Richard Wilhelm
Missionnaire devenu sinologue, il passa plus de vingt ans en Chine et traduisit les Mutations en allemand en 1924. Sa version éclaire le texte par la tradition des commentaires confucéens et a forgé la compréhension occidentale plus qu'aucune autre.
Cary F. Baynes
Traductrice et psychanalyste qui transposa l'allemand de Wilhelm dans l'édition anglaise parue en 1950. Son travail minutieux permit à l'ouvrage de toucher le monde anglophone sous une forme accessible et vivante.
C. G. Jung
Interrogea les Mutations pendant des décennies et rédigea la préface de l'édition Baynes, où il effectue un tirage sur l'ouvrage lui-même. Son concept de synchronicité fut élaboré en partie pour rendre compte de cette pratique.
Hellmut Wilhelm
Fils de Richard Wilhelm et sinologue de métier, dont les conférences et essais fournirent à l'Occident sa première analyse universitaire rigoureuse sur le fonctionnement structurel des Mutations.
John Cage
Utilisa le tirage des hexagrammes pour guider ses choix de composition dès Music of Changes en 1951, et poursuivit cette démarche pendant quarante ans. Il assura ainsi une place au classique chinois dans l'histoire de la musique du XXe siècle.
Philip K. Dick
Consulta les Mutations lors de l'écriture du Maître du Haut Château, roman dont les personnages l'interrogent également, et affirma plus tard que l'oracle avait orienté l'intrigue. L'ouvrage remporta le prix Hugo en 1963.
Edward L. Shaughnessy
Grand spécialiste occidental des manuscrits chinois anciens, traducteur du texte de Mawangdui, dont les travaux ont permis de reconstituer l'état de l'ouvrage avant la fixation de la version reçue.
Un livre qui change avec ses lecteurs
L'histoire occidentale du Livre des Mutations constitue un cas d'école en matière de réception. À chaque étape, les lecteurs européens et américains y ont trouvé le texte qu'ils étaient prêts à y lire. La succession de ces approches résume trois siècles d'évolutions intellectuelles en Occident : témoignage d'une révélation biblique, curiosité de logique orientale, instrument psychologique, oracle contre-culturel, puis document de l'âge du bronze consacré aux sacrifices et à la guerre.
Leibniz et le diagramme binaire
Le premier contact approfondi entre l'Europe et le texte s'est noué par l'intermédiaire de la mission jésuite de Pékin. Un groupe de missionnaires connus sous le nom de figuristes soutenait que les classiques chinois conservaient la mémoire altérée de la Révélation chrétienne et scruta les écrits anciens pour en relever les traces. Rome accueillit la thèse avec réticence et la doctrine ne fut jamais adoptée par la mission, mais elle suscita la première étude européenne suivie des Mutations.
Joachim Bouvet, mathématicien à la cour de l'empereur Kangxi, correspondit durant des années avec Leibniz et lui fit parvenir en 1701 un diagramme des soixante-quatre hexagrammes dans la disposition attribuée à Fuxi. Leibniz avait déjà conçu l'arithmétique binaire. En assimilant les traits brisés au zéro et les traits pleins au un, il constata que cette disposition engendre dans l'ordre la suite des entiers de zéro à soixante-trois.
Son interprétation portait la marque de son époque : il tint ce diagramme pour une corroboration venue de la haute Antiquité, signe qu'une très vieille civilisation avait touché la même vérité. Les travaux modernes ont établi que l'ordre conçu par Shao Yong au XIe siècle résultait d'une division binaire répétée à des fins cosmologiques, et non d'un calcul arithmétique. La correspondance formelle n'en demeure pas moins rigoureuse, et elle valut aux Mutations leur première place dans la pensée européenne.
La traduction
Thomas McClatchie publia la première version intégrale en anglais en 1876, en l'abordant par le prisme d'une mythologie comparée qui a mal vieilli. La traduction de James Legge parue en 1882 pour la collection Sacred Books of the East représentait une entreprise bien plus rigoureuse. Legge ne cachait pas son peu d'affinité pour le texte, mais son souci d'exactitude littérale confère encore aujourd'hui une réelle valeur à son travail.
Le tournant décisif vint de Richard Wilhelm. Missionnaire devenu érudit, Wilhelm vécut plus de vingt ans en Chine et étudia les Mutations avec Lao Naixuan, lettré des Qing formé selon les méthodes traditionnelles, reprenant le texte avec lui au fil des ans. Sa traduction allemande parut en 1924 ; Cary F. Baynes la transposa en anglais, et l'édition Bollingen de 1950 parut précédée d'une préface de Jung.
C'est cette édition qui a conduit la plupart des lecteurs occidentaux à voir dans les Mutations un traité de sagesse philosophique centré sur la conduite de « l'homme noble ». Wilhelm transmettait fidèlement la tradition des commentaires confucéens, mais il ne livrait qu'une lecture parmi d'autres, fort éloignée de ce qu'un devin de l'époque des Zhou y aurait reconnu.
Jung et la synchronicité
Jung consulta le livre pendant plusieurs décennies et s'interrogea longuement sur les raisons de son efficacité apparente. Sa préface à l'édition Baynes réserve une démarche singulière : il réalise un tirage pour demander aux Mutations ce qu'elles ont à dire de leur propre introduction auprès du public anglophone, puis consigne la réponse reçue.
Son concept de synchronicité, défini comme un principe de liaison acausale reliant un état psychique à un événement extérieur, fut élaboré en partie pour éclairer cette expérience. Quelle que soit l'opinion que l'on en garde, cette notion a joué un rôle historique précis : elle a permis à des lecteurs occidentaux cultivés d'aborder l'oracle avec rigueur sans avoir à croire aux arts divinatoires, expliquant largement pourquoi l'ouvrage fut accueilli comme un outil d'exploration psychologique plutôt que comme une simple superstition.
Le livre comme méthode
Dès 1951, John Cage utilisa le tirage des hexagrammes pour déterminer les hauteurs de note, les durées et les nuances sonores, inaugurant cette pratique avec Music of Changes pour la poursuivre pendant quarante ans. L'objectif ne visait aucune prédiction, mais l'effacement du goût personnel au profit du processus créateur ; par l'intermédiaire de Cage, cette démarche gagna Merce Cunningham, Jasper Johns et un vaste cercle de créateurs.
Philip K. Dick interrogea le texte lors de la rédaction du Maître du Haut Château, œuvre où les personnages ont eux-mêmes recours aux hexagrammes, et déclara par la suite que l'oracle avait orienté le cours de l'intrigue. Le roman reçut le prix Hugo en 1963.
Puis survint la contre-culture, et l'édition Wilhelm-Baynes atteignit des tirages sans commune mesure avec ceux d'une traduction universitaire ordinaire. Durant deux décennies, l'ouvrage figura en bonne place auprès du zen, du védanta et de l'expérience psychédélique ; c'est alors que s'est forgée la majeure partie de la notoriété du texte en Occident.
Le tournant historique
Deux évolutions ont infléchi cette perspective. L'archéologie a d'abord mis au jour des versions plus anciennes : découverts en 1973, les manuscrits sur soie de Mawangdui révèlent un ordonnancement différent des hexagrammes et de nombreuses variantes de texte, complétés ensuite par les fouilles de Guodian et d'autres sites.
Parallèlement, toute une génération de spécialistes entreprit de lire le Zhouyi pour ce qu'il paraît être, à savoir un registre divinatoire de l'âge du bronze. C'est le titre même retenu par Richard Rutt pour son édition. Edward Shaughnessy s'attacha à l'étude des manuscrits, tandis que Richard J. Smith en rédigea l'histoire culturelle de référence. Leurs traductions tranchent nettement avec celle de Wilhelm : la philosophie y cède le pas au bétail, aux captifs, aux sacrifices et aux campagnes militaires.
Deux livres, également légitimes
Les lecteurs occidentaux ont désormais accès à deux visages très distincts des Mutations, et il convient de rappeler que tous deux sont fondés.
Le premier est le classique reçu tel que l'Asie orientale l'a lu durant deux millénaires, enrichi des Dix Ailes et des commentaires confucéens, ordonné autour de la conduite morale et de l'évaluation des situations. C'est l'ouvrage de Wilhelm, et c'est ce que la tradition chinoise a généralement désigné sous le nom de Mutations.
Le second est le texte des Zhou tel qu'il se présentait avant l'élaboration de cette exégèse, concis et souvent obscur, tourné vers les sacrifices, la chasse et les expéditions armées. C'est le texte de Rutt et de Shaughnessy, plus proche de la rédaction originelle.
Privilégier la strate la plus ancienne ne relève pas d'une authenticité supérieure au sens strict. Le classique a été une œuvre philosophique pendant bien plus longtemps qu'il n'a été un manuel de l'âge du bronze, et la tradition interprétative fait partie intégrante de l'ouvrage. Mais un lecteur gagne à savoir lequel des deux il a entre les mains, ce que la plupart des éditions omettent de préciser.
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