Portées islandaises
Le Vegvísir, l'Ægishjálmur et les autres galdrastafir constituent une authentique tradition islandaise. Ils ne sont pourtant ni des runes ni des symboles de l'Âge des Vikings : le plus célèbre d'entre eux n'est attesté qu'en 1860, soit environ huit siècles après l'époque à laquelle le commerce moderne les rattache.
- 16th–19th c.
- la tradition historique réelle
- 1860
- première attestation du Vegvísir
- 0
- trouvé dans les contextes vikings
- In use
- XVIe–XIXe siècle, les exemples les plus célèbres datant du XIXe
- Evidence
- Manuscrits de grimoires, comptes rendus de procès en sorcellerie
- Where it survives
- Manuscrits islandais, principalement postérieurs à la Réforme
- Statut
- Une authentique tradition du début de l'époque moderne, habituellement antidatée d'environ huit siècles
Ce qu'ils sont
Galdrastafir, ou portées magiques, désigne des sigils dessinés issus de la tradition des grimoires islandais : des figures géométriques, le plus souvent à symétrie radiale, formées de lignes entrecroisées munies d'extrémités fourchues et de crochets, tracées sur du papier, du bois, du cuir ou directement sur la peau.
Chaque portée répond à une fonction précise, et ces usages s'avèrent d'un quotidien désarmant. Loin des quelques symboles célèbres, on trouve des portées pour démasquer un voleur, remporter un combat de lutte, séduire une jeune fille, arrêter un saignement de nez, ouvrir un verrou, préserver le lait d'une vache ou protéger ses agneaux du renard. Certains grimoires prescrivent des ingrédients singuliers (le sang d'un doigt précis, un cerveau de corbeau), accompagnés d'instructions sur le moment et le lieu du tracé.
Cette tradition est attestée, documentée et riche d'enseignements. Elle appartient toutefois à l'Islande du début de l'époque moderne : une société pauvre, luthérienne, attachée aux livres entre le XVIe et le XIXe siècle, et non à l'Âge des Vikings.
Le problème du Vegvísir
Le Vegvísir est cette portée à huit branches vendue partout comme une boussole viking, tatouée sur d'innombrables personnes et imprimée sur quantité de vêtements. Il est utile d'examiner ce que disent réellement les documents.
Le symbole apparaît dans le manuscrit de Huld, compilé par Geir Vigfússon en 1860. Deux autres manuscrits islandais de la même période le reproduisent également. Voilà l'intégralité des sources historiques.
Le texte du manuscrit de Huld précise que quiconque porte ce signe ne perdra jamais sa route dans les tempêtes ou le mauvais temps, même quand le chemin est inconnu.
En résumé : un manuscrit islandais du XIXe siècle, rédigé environ huit cents ans après la fin de l'Âge des Vikings, décrivant un charme pour ne pas s'égarer sur la terre ferme par mauvais temps. Il ne s'agit ni d'un instrument de navigation maritime, ni d'un vestige viking, ni d'un signe runique : le Vegvísir ne comporte aucune rune et n'a pas été conçu à partir d'elles.
Rien de tout cela ne lui ôte son intérêt : il reste un charme populaire islandais du XIXe siècle, ce qui constitue déjà un témoignage culturel remarquable. En revanche, le symbole ne peut aucunement justifier les allégations commerciales dont on l'affuble.
Ægishjálmur
L'Ægishjálmur, souvent traduit par heaume de terreur ou heaume d'effroi, est l'autre portée célèbre : huit tridents rayonnant autour d'un centre commun.
La situation historique se révèle ici plus subtile : si le nom est authentiquement ancien, le tracé, lui, ne l'est pas.
Le terme ægishjálmr apparaît bien dans la littérature norroise médiévale. Dans le Fáfnismál et la Völsunga saga, le dragon Fáfnir possède un ægishjálmr qui terrifie quiconque le regarde, et Sigurðr s'en empare après l'avoir tué. Le mot s'emploie également en prose pour désigner quelque chose qu'un individu porte ou dégage, au sens d'une prestance intimidante.
Ces textes médiévaux ne décrivent aucun symbole graphique, et encore moins celui-ci. La figure à huit bras ne se rencontre que des siècles plus tard, dans les grimoires islandais, où elle a simplement reçu un nom ancien et évocateur.
Le procédé est récurrent dans ces sources : un sigil du début de l'époque moderne emprunte un nom à la littérature médiévale, et les commentateurs modernes supposent à tort que le dessin a le même âge que le mot.
Ce ne sont pas des runes
La distinction est fondamentale, et non simplement pointilleuse.
Une rune est une lettre. Elle possède une valeur phonétique, un nom, une place dans un ordre fixe, et une suite de runes permet d'écrire un mot dans une langue donnée.
Un galdrastafur est un sigil. Il est dépourvu de valeur phonétique, n'appartient à aucun alphabet et n'épelle aucun mot. Il se compose de traits et de terminaisons selon les règles du dessin, et non de l'écriture.
Il s'agit de deux procédés techniques distincts. On peut écrire une phrase en runes, mais pas en portées. On peut dessiner un Vegvísir ; en revanche, on ne dessine pas une rune Fehu, on l'écrit.
Certaines portées intègrent des motifs d'allure runique, et la tradition des grimoires renferme également d'authentiques éléments runiques (alphabets magiques, rangées runiques et systèmes chiffrés). Mais les portées en elles-mêmes relèvent d'une tout autre pratique, et qualifier de runes un tatouage du Vegvísir constitue une pure erreur de catégorie.
Le point de rencontre réside dans le mot galdr, dont le sens originel de magie chantée s'était déplacé à cette époque pour désigner une magie écrite et dessinée.
Les procès
Le cadre historique dans lequel ces portées apparaissent n'a rien de romantique.
L'Islande a poursuivi la sorcellerie au XVIIe siècle selon des modalités très différentes du reste de l'Europe : sur environ vingt-cinq personnes exécutées, l'écrasante majorité était des hommes, et les pièces à conviction produites contre eux étaient fréquemment un livre ou une portée dessinée, plutôt que des accusations de sabbat ou de pacte démoniaque.
Jón Rögnvaldsson périt sur le bûcher en 1625, et plusieurs autres condamnations suivirent au cours des décennies suivantes. Le crime consistait, en pratique, à posséder ou à employer une magie écrite.
Les grimoires qui nous sont parvenus portent cette marque. Le Galdrabók, un recueil des XVIe et XVIIe siècles, n'a survécu que parce qu'il a quitté l'Islande, tandis que beaucoup d'autres manuscrits ont sans doute été détruits par des propriétaires soucieux de sauver leur vie.
La tradition accessible aujourd'hui demeure donc fragmentaire, transmise sous la menace, consignée dans des feuillets dangereux à détenir. Cette histoire réelle se révèle bien plus captivante que la légende viking.
Les employer malgré tout
Ce constat n'invalide nullement la valeur de ces portées.
Un charme islandais du XIXe siècle conçu pour ne pas se perdre constitue un authentique objet culturel, doté d'un texte précis et d'un contexte documenté. Tracer un Vegvísir en ayant conscience de cette réalité, c'est renouer avec une pratique historique bien vivante.
La seule difficulté vient de l'erreur chronologique, qui fausse le regard : elle occulte huit siècles de traditions populaires islandaises en les qualifiant de vikings. Elle rattache une magie chrétienne de l'époque moderne (les grimoires invoquant constamment Dieu, le Christ et les saints) à une ère païenne avec laquelle elle n'a aucun lien, rendant invisible une histoire réelle bien plus singulière.
La formule à retenir : les galdrastafir sont des sigils de grimoires islandais de l'époque moderne, non des runes vikings, et ils gagnent tout leur intérêt dès lors qu'on les replace dans leur véritable histoire.
Les sources
Manuscrits, procès et objets parvenus jusqu'à nous.
Manuscrit de Huld
Compilé par Geir Vigfússon, cet ouvrage est la source du Vegvísir tel qu'on le connaît aujourd'hui, accompagné d'une formule promettant que son porteur ne s'égarera jamais dans les tempêtes, même en terre inconnue. Un texte du XIXe siècle, étranger à l'ère viking et dépourvu de runes.
Le Galdrabók
Le plus célèbre grimoire islandais, recueil de sorts et de portées rédigé par plusieurs mains. Il a survécu parce qu'il a été emporté hors du pays. Ses formules mêlent d'anciens noms divins scandinaves à des invocations de Dieu, du Christ et des saints, ce qui l'ancre résolument dans l'Islande chrétienne.
Ægishjálmur
Huit tridents rayonnant depuis un centre. Si le nom est ancien (Fáfnir porte un ægishjálmr dans les textes sur les Völsungar), ces écrits évoquent une prestance terrifiante et non une figure dessinée. Le tracé graphique appartient bel et bien aux grimoires.
Les procès en sorcellerie islandais
Environ vingt-cinq condamnations à mort, presque exclusivement d'hommes, avec pour pièces à conviction des portées dessinées et des grimoires plutôt que des récits de sabbat ou de pacte. Jón Rögnvaldsson périt sur le bûcher en 1625. Les manuscrits conservés représentaient alors des biens particulièrement dangereux.
Les portées du quotidien
La majorité méconnue : des signes pour identifier un voleur, remporter une lutte, stopper un saignement de nez, forcer un verrou, assurer la traite d'une vache ou écarter les renards des agneaux. Le cœur réel de cette tradition est avant tout agricole et domestique.
Musée de la sorcellerie et des sortilèges islandais
Ce musée situé à Strandir replace la tradition et ses procès dans leur contexte historique exact. Un précieux correctif pour quiconque n'a découvert les galdrastafir qu'à travers les produits dérivés.
Les écritures qu'ils ne sont pas
Futhark récent
L'écriture réellement en usage en Islande à l'Âge des Vikings, dans laquelle aurait été rédigée une authentique inscription norroise.
Þurs
La rune gravée dans le Skírnismál à des fins de contrainte, véritable exemple littéraire norrois d'une lettre employée comme malédiction.
Algiz
Une authentique rune de protection associée à une strophe poétique historique, fréquemment confondue aujourd'hui avec les portées à huit branches.
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