Muin
le cou ou le haut du dos ; une ruse ; l'amour ou l'estime
Là où l'on porte le fardeau, et d'où sort la voix
Les glyphes oghamiques sont affichés en Unicode, disposés de gauche à droite. Sur une pierre dressée, les lettres se lisent de bas en haut le long de l'arête ; cette présentation linéaire est donc une convention pratique plutôt qu'un fac-similé.
- Sound
- m /m/
- Position
- 11
- Group
- Aicme Muine
- Root meaning
- trois mots distincts de vieil irlandais partageant la même forme, dont aucun n'est un végétal
- Medieval tree gloss
- vigne (attribuée en arguant que la vigne grimpe comme s'élève l'amour)
- Unicode
- U+168B
- Temporalité
- Sous la charge
- Oui / Non
- Oui, si vous pouvez en porter le poids
À l'endroit
- le cou
- porter une charge
- la force dans l'effort
- une ruse
- la parole
- l'estime
- ce qui porte le poids
- l'astuce
In the rune poems
tressam fedmae
le plus fort dans l'effort
árusc n-airlig
proverbe de carnage
conar gotha
chemin de la voix
Une seule forme, trois mots
Le vieil irlandais compte trois mots distincts qui se confondent sous la forme muin, sans avoir le moindre lien de parenté entre eux :
Muin, le cou ou le haut du dos : la partie du corps ou de la bête qui porte la charge.
Muin, une ruse, un piège ou un stratagème.
Muin, l'amour ou l'estime, rattaché au verbe signifiant chérir quelqu'un.
Ce phénomène d'homonymie se rencontre couramment dans bien des langues (comme l'anglais avec la rive et la banque, bank) et ne pose guère de difficulté au quotidien, le contexte suffisant à lever l'équivoque. Mais au sein d'un alphabet mnémotechnique où le nom même de la lettre constitue tout le propos, cette polysémie change radicalement la donne.
C'est ici que le travail des poètes devient remarquable. Au lieu de choisir un sens unique, ils ont composé un kenning pour chacun des trois.
Un kenning pour chaque sens
Tressam fedmae, le plus fort dans l'effort. Fedm désigne l'effort, la traction, l'action de tirer : c'est le terme employé pour un attelage de bœufs sous le joug. Il s'agit ici de muin au sens de cou, la partie qui encaisse la charge, qu'il s'agisse d'un animal attelé ou d'un porteur humain. Dans une société où les marchandises se transportent à dos de bête ou d'homme, le cou et les épaules sont le lieu physique du labeur.
Árusc n-airlig, proverbe de carnage. Airlech renvoie au meurtre, au massacre, à la tuerie. Nous retrouvons ici muin sous son acception de ruse : l'embuscade, la feinte qui tranche une bataille, le précepte pragmatique sur la façon de frapper à mort. Cette formule n'a rien à voir avec le cou ni avec l'amour, et demeure la plus sombre des trois.
Conar gotha, chemin de la voix. L'image est d'une rigueur anatomique : le son naît dans le larynx et remonte la gorge. Il s'agit à nouveau du cou, abordé cette fois de l'intérieur plutôt que de l'extérieur.
Deux recueils choisissent donc le cou sous deux angles différents, et le troisième retient la ruse. Aucun n'a choisi l'amour, une omission d'autant plus frappante que c'est précisément sur cette dernière acception que les glossateurs bâtiront plus tard leur attribution végétale.
Comment la vigne est apparue
La glose médiévale donne finemhain, la vigne. L'argumentation a été conservée et mérite l'attention, car elle dévoile les rouages de la méthode des copistes.
Les glossateurs ont écarté les deux kennings du cou ainsi que celui du carnage pour retenir le troisième sens du mot, l'amour, qu'aucune des trois listes n'avait pourtant employé. Ils ont ensuite soutenu que la vigne grimpe vers les hauteurs tout comme l'amour ou l'estime s'élève. Par conséquent : la vigne.
Cette déduction empile trois suppositions sans le moindre fondement concret, au prix d'ignorer délibérément le sens que deux traditions indépendantes sur trois avaient retenu.
À cela s'ajoute un obstacle pratique : la vigne ne fait aucunement partie de la flore agricole irlandaise. Le vin était importé, et la vigne relève d'un imaginaire biblique et liturgique bien plus que d'une réalité locale. Cette glose est née dans un scriptorium monastique, non dans le paysage irlandais.
En tirage
Muin désigne le lieu où s'exerce la charge, et présente deux facettes particulièrement éclairantes.
La lecture par le cou est la plus solidement étayée par les textes. Elle signale le point de tension : la personne, la relation ou la structure qui porte concrètement le poids d'une situation. Tressam fedmae est un éloge (« le plus fort dans l'effort »), mais le cou reste également l'endroit le plus vulnérable de l'anatomie. Les deux vérités s'imposent ensemble.
La lecture par la voix apporte une précision féconde. Conar gotha en fait la lettre de la parole dans sa dimension physique : la gorge plutôt que le message. Dans un tirage, elle peut indiquer ce que l'on parvient à exprimer, ou ce que l'on reste incapable de formuler.
L'interprétation par la ruse ne doit pas être écartée sous prétexte qu'elle dérange. L'une des trois listes l'a choisie sans détour : non pas une simple habileté, mais un proverbe de carnage. Muin peut désigner la tactique décisive qui met un terme à une situation, sans porter de jugement moral sur l'acte.
Les jeux modernes lui associent la vigne, la vendange, la prophétie et l'ivresse. Cette attribution découle directement de la glose médiévale et de Robert Graves, soit précisément l'acception que les créateurs des kennings ont délibérément laissée de côté.
Questions to sit with
- Qui ou qu'est-ce qui porte le fardeau dans cette situation, et à quel point la limite est-elle proche ?
- Y a-t-il quelque chose que vous êtes physiquement incapable d'exprimer ?
- L'un des trois recueils comprend cette lettre comme une ruse. Quelqu'un est-il manœuvré plutôt que vaincu ?
Questions fréquentes
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