ᛚ

Laguz

eau, mer, lac ; peut-être poireau

Un milieu que l'on peut traverser mais non maîtriser

Sound
l /l/
Position
21
Group
Ætt de Týr
Reconstructed name
*laguz
Unicode
U+16DA
Élément
Eau
Tree
Saule
Temporalité
De marée ; un mouvement dont vous ne fixez pas le rythme
Oui / Non
À l'endroit oui, si vous savez nager · Renversée non

À l'endroit

  • eau
  • la mer
  • flux
  • intuition
  • l'inconscient
  • une traversée
  • adaptabilité
  • ce qui gît sous la surface

À l'envers

  • submersion
  • noyade
  • peur
  • instinct dévoyé
  • stagnation
  • perte de pied
  • débordement émotionnel

In the rune poems

Lagu byþ leodum langsum geþuht, gif hi sculun neþan on nacan tealtum and hi sæyþa swyþe bregaþ and se brimhengest bridles ne gymeð.

L'océan semble interminable aux hommes s'ils doivent s'aventurer sur un navire instable, que les flots marins les effraient rudement et que le coursier des mers n'écoute point sa bride.

Poème runique vieil-anglais · Lagu
Lǫgr er, fællr ór fjalle foss; en gull ero nosser.

L'eau est ce qui tombe de la montagne en torrent ; mais les parures d'or sont précieuses.

Poème runique norvégien · Lǫgr
Lögr er vellanda vatn ok viðr ketill ok glömmungr grund.

L'eau est une onde bouillonnante, un vaste chaudron et la terre des poissons.

Poème runique islandais · Lögr

Across the scripts

ᛚ

Laguz

Vieux Futhark

Reconstruite sous la forme *laguz, eau. Vingt-et-unième rune. Une reconstitution concurrente, *laukaz, poireau, est déduite du mot magique attesté sur les bractéates.

ᛚ

Lǫgr

Futhark récent

Forme et nom inchangés. Les deux strophes scandinaves conservent l'eau et aucune ne fait mention du poireau.

ᛚ

Lagu

Futhorc anglo-saxon

Également inchangée. En vieil anglais, lagu signifie mer ou flot et subsiste dans la toponymie ainsi que dans le composé poétique lagu-flod.

La forme

Un fût vertical d'où descend un court trait oblique depuis le sommet. Elle figure parmi les runes les plus dépouillées de la série et correspond directement au L latin inversé.

Cette simplicité engendre la difficulté habituelle d'identification. Un Laguz au rameau érodé ressemble à un Isa ; un Laguz dont l'angle est fautif peut être pris pour un Uruz à l'épaulement court. Sur une pierre rongée par les intempéries, la distinction est souvent délicate.

L'eau ou le poireau

La reconstitution linguistique classique est laguz, l'eau : vieil anglais lagu, mer ou marée, vieux norrois lǫgr, eau ou liquide. Les trois poèmes runiques l'attestent, ce qui représente pour le Vieux Futhark la preuve la plus solide qui soit.

Une hypothèse concurrente propose laukaz, le poireau. L'argument ne relève pas de la fantaisie. Laukaz est l'une des formules magiques récurrentes du corpus du Vieux Futhark, relevée sur des bractéates aux côtés d' alu et d' auja. Le poireau et les alliacées apparentées occupaient une place bien réelle dans la médecine germanique et les représentations de vigueur vitale. Le vieux norrois laukr est abondamment attesté.

Les deux lectures coexistent dans la littérature spécialisée. Celle de l'eau s'appuie sur les poèmes ; celle du poireau, sur les inscriptions. Elles ne sont nullement exclusives : la rune a pu conserver sa valeur phonétique tandis que la formule laukaz accomplissait un office rituel distinct. C'est sans doute la position la plus rigoureuse.

La pratique moderne repose presque exclusivement sur l'eau, et les poèmes lui donnent raison.

La mer vue par le passager

La strophe vieil-anglaise est l'une des plus longues du poème et chacune de ses propositions exprime la peur.

L'océan semble langsum, interminable ou accablant, aux hommes. La condition est gif hi sculun neþan, s'ils doivent s'aventurer, ce qui présente le voyage comme une contrainte plutôt qu'un choix délibéré. Le navire est tealt, instable et gîtant. Les vagues suscitent une vive terreur. Et le dernier vers conclut : se brimhengest bridles ne gymeð, le coursier des mers n'écoute point sa bride.

Cette image finale porte une signification précise. La poésie vieil-anglaise qualifie couramment un bateau de cheval des mers, et le poème runique a déjà employé le cheval ailleurs comme symbole de compagnonnage docile. Ici, l'animal refuse le frein. L'embarcation qui devrait être gouvernée échappe à tout contrôle.

Il ne s'agit pas d'une strophe consacrée à un marin aguerri. Elle dépeint un terrien embarqué sur les flots. La strophe de Sowilo décrit des marins compétents qui s'orientent d'après le soleil ; Laguz décrit les passagers angoissés.

Les strophes norvégienne et islandaise sont plus sereines : elles évoquent un torrent de montagne, une onde bouillonnante, un vaste chaudron et la terre des poissons. L'Islande et la Norvège étaient moins enclines à s'étonner de l'élément liquide.

L'eau dans la vie germanique

Deux réalités méritent d'être rappelées.

Les tourbières et les lacs étaient des lieux d'offrande votive. Les grands dépôts d'armes, comme celui de Vimose en Fionie où fut découvert le peigne gravé du mot harja, étaient des sacrifices immergés. Il en allait de même pour les corps des tourbières. L'eau était le réceptacle de ce qui était abandonné sans espoir ni désir de retour, un rapport fort éloigné de notre vision contemporaine.

Par ailleurs, l'eau constituait la route principale. La mobilité scandinave était maritime, et la tradition des bateaux-tombes envisageait le navire comme le moyen de transport pour la traversée ultime. Les bateaux d'Oseberg et de Gokstad en demeurent les témoins célèbres.

Ainsi, le milieu incarné par cette rune est simultanément la voie, la frontière et le sanctuaire du sacrifice. La crainte formulée dans le poème runique n'est pas une superstition naïve ; elle traduit l'évaluation exacte de l'épreuve la plus périlleuse de l'existence d'alors.

Dans les inscriptions

En tant que lettre l, elle est omniprésente dans le corpus épigraphique.

Le mot prophylactique laukaz, évoqué plus haut, apparaît sur plusieurs bractéates et petits objets, souvent abrégé en lauz ou réduit à la rune isolée. La question de savoir si la rune isolée vaut pour le mot entier constitue l'un des arguments majeurs en faveur de l'interprétation du poireau. Avec alu et auja, elle forme le groupe restreint de formules rituelles qui reviennent assez fréquemment pour être identifiées, sans être encore pleinement élucidées.

En tirage, à l'endroit

Laguz est la rune de ce que l'on ne peut contraindre à l'immobilité.

La pratique moderne la lit comme l'intuition, l'émotion et l'inconscient. Bien que ces lectures relèvent du vocabulaire du XXe siècle, elles découlent logiquement d'une rune consacrée à un milieu sous la surface duquel se meuvent des forces invisibles. Elle se manifeste avec netteté lors de consultations où le consultant pressent une vérité qu'il ne peut étayer de preuves rationnelles.

La fluidité en constitue le deuxième niveau : adaptabilité, suivre le courant plutôt que lutter contre lui, se laisser porter par les circonstances. Elle est le pendant naturel d'Isa, qui figure la même substance figée par le gel.

Toutefois, la mise en garde du poème doit être gardée en mémoire. La strophe vieil-anglaise est empreinte d'angoisse, et Laguz à l'endroit n'est pas une rune de tout repos. Elle signale des situations qui échappent véritablement au contrôle du consultant, où la nef n'obéit plus aux commandes. Le conseil pertinent n'est pas « faites aveuglément confiance au flot », mais « vous vous trouvez dans un milieu ingouvernable, et toute la question est de savoir si vous savez nager ».

Les traversées forment le troisième sens, souvent au sens propre : le passage d'un état à un autre avec une étendue d'eau libre à franchir.

En tirage, renversée

Laguz admet une position renversée.

Inversée, elle désigne l'eau qui submerge. Perte de pied, engloutissement, submersion émotionnelle, situation ayant débordé les capacités de gestion du consultant. Si Laguz à l'endroit avertit que l'on ne peut pas barrer le navire, renversée elle annonce que l'on coule.

Elle recouvre également l'intuition dévoyée. Si Laguz à l'endroit correspond à un savoir instinctif sans preuve matérielle, renversée elle marque une certitude erronée mais viscérale. C'est l'un des avertissements les plus redoutables de la série, car la conviction trompeuse produit intérieurement la même impression d'évidence.

La stagnation est le troisième aspect, envisageant l'eau sous sa forme corrompue : non pas un torrent vif, mais une mare croupie. Quelque chose qui devrait s'écouler et qui s'est figé jusqu'à se décomposer.

Strate ésotérique moderne

Le saule, les divinités associées et le cadrage explicite sur l'inconscient sont issus du renouveau ésotérique du XXe siècle, principalement sous la plume de Thorsson et d'Aswynn, avec un apport psychologique jungien diffusé par l'occultisme d'après-guerre.

Le rapprochement avec Njörðr est thématiquement pertinent, puisqu'il s'agit d'une divinité nordique authentique de la mer et de l'abondance, mais aucun texte historique ne le relie formellement à cette rune.

La lecture de Laguz comme symbole exclusif du principe féminin ou des facultés médiumniques est moderne et ne s'appuie sur aucun passage des poèmes. La série armaniste de Guido von List comprend un Laf doté de significations forgées de toutes pièces sans aucun fondement épigraphique.

En association avec d'autres runes

Laguz avec Isa (ᛁ) rassemble la même matière sous ses deux états et invite à déterminer si la situation est en mouvement excessif ou totalement paralysée.

Laguz avec Hagalaz (ᚺ) parachève la strophe de la grêle vieil-anglaise : la grêle a fondu en eau, et la rupture prend la forme d'un flux continu plutôt que d'un choc brutal.

Laguz avec Raidho (ᚱ) ou Ehwaz (ᛖ) désigne une traversée, souvent un voyage effectif par voie d'eau lorsque le contexte de la question s'y prête.

Laguz avec Perthro (ᛈ) forme le binôme le plus secret de la série : un élément immergé sous la surface qui n'a pas encore été révélé.

Laguz avec Sowilo (ᛊ) constitue la réponse de la strophe solaire à celle de l'onde : le soleil sur la haute mer, l'alliance qui transforme une traversée angoissante en une route praticable.

Questions to sit with

  • Dans quelle situation vous trouvez-vous actuellement sans avoir le pouvoir de la diriger ?
  • Vous pressentez une vérité dans cette affaire sans pouvoir la justifier. De quoi s'agit-il ?
  • Cette situation évolue-t-elle trop vite, ou est-elle au point mort au risque de se détériorer ?

Foire aux questions

L'eau, issue du proto-germanique *laguz, ayant donné en vieil anglais lagu (mer ou flot) et en vieux norrois lǫgr. Les trois poèmes runiques confirment ce sens. Dans la pratique contemporaine, elle renvoie à l'intuition, aux émotions et au flux, et plus rigoureusement à un milieu que l'on peut traverser mais qu'on ne peut pas dominer.

Une solide reconstitution concurrente propose *laukaz. C'est l'une des formules magiques récurrentes du Vieux Futhark, trouvée sur des bractéates aux côtés d'alu et d'auja, le poireau ayant joué un rôle avéré dans la médecine germanique. La lecture de l'eau a pour elle les poèmes ; celle du poireau, les inscriptions. Les deux hypothèses peuvent coexister, la rune conservant son son tandis que le mot rituel laukaz opérait séparément.

Ce n'est pas une rune reposante. La strophe vieil-anglaise est tout entière habitée par la crainte : la mer semble sans fin, le navire tangue, les vagues effraient et le coursier marin n'obéit pas au mors. Elle décrit l'angoisse d'un passager terrien plutôt que l'assurance d'un marin. Laguz à l'endroit indique que vous êtes dans un milieu ingouvernable, non que vous deviez vous relâcher passivement.

La submersion et la perte de pied : si à l'endroit elle indique l'impossibilité de barrer, renversée elle annonce la noyade. Elle signale aussi une intuition faussée, avertissement redoutable car une conviction erronée procure intérieurement la même certitude. La stagnation en est le troisième sens : une eau corrompue et immobile.

Une métaphore poétique (kenning) désignant un navire. La poésie vieil-anglaise nomme volontiers les bateaux des chevaux marins ; l'image est essentielle ici car le poème emploie ailleurs le cheval comme figure de coopération domptée. Dans cette strophe, l'animal n'obéit plus à la bride, de sorte que l'outil de navigation échappe au contrôle.

Elle était le lieu où les offrandes étaient remises sans retour possible. Les dépôts d'armes majeurs, comme à Vimose, étaient des sacrifices immergés dans les tourbières et les lacs, tout comme les corps sacrifiés. L'eau était également la voie de passage primordiale, la tradition des tombes-bateaux scandinaves envisageant le navire comme le vecteur de la traversée finale.

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